Les paradoxes de l’Europe de la défense

Par Maurice de Langlois, Général de division (2S)

« Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. » Antoine de Saint-Exupéry

Il est utile de rappeler en préambule, que 2014 a consacré le début des cérémonies anniversaires du centenaire de la première guerre mondiale. Nous savons d’où nous venons et nous ne sommes certainement pas prêts à y retourner. Ainsi toute action entreprise pour favoriser l’émergence d’une Europe politique forte est la bienvenue et doit être raisonnée sur le « temps long ». C’est ce qui lui permettra de peser sur l’échiquier mondial et, plus encore, lui évitera de funestes retours en arrière.

L’Union européenne (UE) doit se doter de tous les attributs de la puissance par l’acquisition de son autonomie stratégique. Or la construction même de l’UE ne répond à aucune logique historique, puisqu’elle est la seule à avoir démarré sur une union économique. C’est une approche inédite que l’UE a enclenchée malgré elle, puisque les premiers essais de créer une communauté de défense ont été des échecs. Encore aujourd’hui, malgré le fait qu’elle possède tous les outils pour devenir un acteur politique majeur sur l’échiquier mondial, elle peine à faire entendre sa voix.

De nombreux paradoxes existent au niveau de l’UE, que ce soit au titre de sa construction, de son ambition stratégique, de son organisation, de ses opérations, de son développement capacitaire ou de son industrie. Ils ont été amplifiés par l’attitude souvent ambigüe des Etats membres qui révèle des approches divergentes sur la place que l’Union doit tenir en tant que puissance.

Le paradoxe de la construction européenne: un modèle bâti sur une utopie ?

Il faut reconnaître que la notion de défense en tant que telle, et par là d’esprit de défense, ne correspond pas à la logique initiale de la construction européenne, basée sur une approche d’abord économique. C’est une construction fédérale à l’envers. Pierre Vimont a l’habitude de rappeler que l’Europe ne s’est pas construite sur une notion de puissance. Bien au contraire le concept de puissance serait contradictoire avec ce qui a été à l’origine de la démarche des Européens. En d’autres termes, le projet européen a été initié à la suite du traumatisme provoqué par les deux guerres mondiales et il génère encore de la méfiance à l’égard de toute notion de souveraineté européenne, sans laquelle il semble difficile de parler d’Europe politique.

La comparaison de l’UE avec d’autres structures dans le monde est difficile. Pour prendre l’exemple de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR), les conditions environnementales sont bien différentes. L’UNASUR, dont le traité a été signé en 2004 et qui regroupe aujourd’hui douze Etats de l’Amérique du Sud, est une structure de coopération très flexible, sans commandement intégré ni industrie de défense, ce qui n’est pas le cas de l’UE. Et si l’Amérique du Sud est qualifiée à juste titre de zone de paix, car il n’y a jamais eu de conflit interétatique majeur, le développement européen s’est fait sur les ruines de la deuxième guerre mondiale et la menace majeure de l’Union soviétique. Il y aurait plus d’intérêt à analyser en détail l’Association des nations de l’Asie du Sud-est (ANASE) dont les objectifs sont similaires, intégration, stabilité et prospérité régionales.

La notion d’Europe puissance n’est donc pas naturelle. Le débat sur la définition de la puissance de l’Europe a commencé dans les années 1970 où il s’est traduit par un courant de pensée affirmant que l’Europe était une puissance civile , avec des capacités vaguement militaires.

La défense restant pour beaucoup d’Etats membres une fonction fondamentalement régalienne, il existe une vraie contradiction entre l’idée de défense commune européenne et la souveraineté des Etats. Un certain courant de pensée pousse à maintenir l’Union à un état de puissance civile, capable de rayonner uniquement par son modèle économique et démocratique. Cette approche pour le moins utopique, est promue par plusieurs Etats et bénéficie de nombreux soutiens à Bruxelles, notamment au sein de la Commission européenne.

En revanche, au niveau monétaire, la souveraineté des Etats fait déjà l’objet d’un partage assumé par les pays de l’eurozone. L’Europe de l’euro réalise aujourd’hui l’union économique et monétaire au travers du mécanisme de stabilité. Dans ce domaine régalien qui est celui de la monnaie, elle a donc acté un partage de sa souveraineté pouvant aller, pour certaines compétences, jusqu’à un transfert aux autorités bruxelloises. Et pourquoi la logique européenne qui prévaut au niveau économique, ne devrait-elle pas faire aussi l’objet d’une approche similaire dans les domaines de la défense et de la sécurité ? Est-ce compatible avec les notions purement nationales d’autonomie stratégique et de souveraineté ? N’y-a-t-il pas un échelon intermédiaire à viser au niveau défense avec un partage de souveraineté qui respecte la préférence nationale ?

Le paradoxe de la stratégie : une absence d’ambition

La stratégie européenne de sécurité de 2003 a été une grande avancée dans la construction de l’Europe politique. Elle a été l’ébauche d’une ambition européenne. Cependant, pour beaucoup, elle est foncièrement insuffisante, donnant l’apparence d’un faux concept qui ne repose sur aucune véritable vision stratégique. Sans elle, la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) semble être en suspension, sans que l’on sache réellement à quoi elle sert, où elle va, ou ce qu’elle représente sur l’échiquier global. Les Etats-Unis, s’ils demandent instamment à leurs alliés européens de prendre une part active dans « le partage du fardeau » sécuritaire, ils tiennent en revanche à conserver leur leadership sur l’Europe par le biais de l’OTAN, approche déjà réalisée en 1994 avec l’initiative IESD qui fut sans suite. Ceci dit, le pivot des USA vers l’Asie-Pacifique, qui est amoindri par un certain retour vers l’Europe, symbolique mais réel, suite à crise ukrainienne, est un argument fort pour que l’Union se prenne en charge d’une manière autonome.

L’Europe a besoin d’une vision d’avenir. Elle ne peut s’inscrire que dans une volonté politique partagée qui dépasse la simple capacité à gérer des crises extérieures et l’unique cadre de la PSDC. Elle vise à créer à terme une défense commune, comme cela a été rappelé dans le Traité de Lisbonne, se traduisant par la définition d’une souveraineté européenne, en surpassant les traumatismes du passé. Or, l’Europe manque d’une vision à long terme sur ce que devrait être sa sécurité, en commençant par celle de ses citoyens.

Les menaces identifiées dans les derniers livres blancs ou concepts stratégiques nationaux, à savoir la prolifération des armes de destruction massive, le terrorisme, la criminalité organisée, les phénomènes migratoires, la cybercriminalité, la sécurité énergétique… ont cette caractéristique de pouvoir s’affranchir de toute notion de frontière, en revêtant un caractère régional voire mondial. La réponse à ces menaces doit donc être globale, reconnaissant ainsi la continuité entre sécurité intérieure et sécurité extérieure des Etats et nécessitant un rapprochement de leurs politiques nationales.

L’UE rappelle régulièrement qu’elle dispose de tous les outils lui permettant d’être un acteur global. Il s’agit bien d’une approche commune de la mise en œuvre de tous ces outils, qui s’est traduite par une communication conjointe de la Commission et du Conseil en décembre 2013, avec une feuille de route en cours de réalisation. L’exemple concret de l’Afrique, où l’Europe doit assumer ses responsabilités, est un terrain d’application privilégié. La réussite relative de l’action de l’UE dans la Corne de l’Afrique avec une stratégie globale et un représentant spécial dédié est un exemple intéressant qui pourrait servir de référence.

Le paradoxe fonctionnel : entre logiques intergouvernementale et communautaire

Les institutions européennes sont, dans le domaine de l’action extérieure, le siège de l’affrontement de deux logiques, la logique communautaire et la logique intergouvernementale. L’une, disposant d’instruments financiers puissants, agit dans les domaines du développement, du commerce, de la réponse aux crises et de l’aide humanitaire. L’autre, ne disposant pratiquement d’aucun moyen financier en propre , n’agit que sous le contrôle des 28 Etats membres, qui prennent leur décision après de longs et difficiles débats, sur la base du dénominateur commun le plus faible et le plus indigent, ce qui rend d’ailleurs difficile voire impossible toute action dans l’urgence. Le Haut représentant pour l’action extérieure et la politique de sécurité, vice président de la Commission (HR), qui a la mission de « conduire la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union » et de « veiller à la cohérence de l’action extérieure de l’Union » , se trouve dans une situation difficile car à la croisée des deux logiques communautaire et intergouvernementale. Et pour prendre l’exemple déjà évoqué de l’Afrique , cela se traduit par des engagements de l’UE qui ne sont pas suffisamment coordonnés et nécessiteraient plus de cohérence.

L’idée d’une défense commune respectant une logique purement intergouvernementale n’est pas tenable. Plutôt que de parler de stratégie de sécurité commune, il faudrait mieux parler de stratégie de sécurité conjointe, plus proche de la réalité des Etats et de la libre expression de leur souveraineté.

Si le traité de Lisbonne a consacré le caractère hautement intergouvernemental de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), en cantonnant le Parlement européen à un rôle de consultation, il faut reconnaitre que ce dernier dispose déjà d’une capacité de contrôle des instruments financiers de la PESC, à savoir le budget des missions civiles et l’instrument de stabilité. Il se prononce par un vote sur la nomination du nouveau haut représentant (HR) . Quant à la Commission européenne, elle intervient de plus en plus dans le domaine défense : elle dispose d’un droit de regard sur les budgets de défense nationaux dans le cadre de la nouvelle gouvernance économique, elle contrôle la recherche et le développement dans le cadre du programme Horizon 2020 et elle milite pour l’ouverture des marchés de défense .

La règle du consensus qui prévaut dans la PSDC n’est plus absolue. Elle fait l’objet de plusieurs entorses : la majorité qualifiée existe à l’Agence européenne de défense (AED) depuis 2005, la coopération structurée permanente et les coopérations renforcées sont des modèles admis depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, sans oublier l’article 44 TUE .
Si la défense reste un pouvoir régalien au niveau des Etats, il faut reconnaitre un certain glissement de la PSDC de l’intergouvernemental vers le communautaire. Cette évolution qui est une réalité, doit être accompagnée et contrôlée dans l’esprit du développement progressif d’une souveraineté partagée et acceptée au niveau européen.

Le paradoxe opérationnel : une ambition forte et des résultats limités

Les opérations de la PSDC sont la finalité. Elles sont la concrétisation de la mise en œuvre d’une politique. Or l’UE a lancé sa première opération il y a seulement 10 ans . C’est très récent. Les résultats sont là, avec plusieurs succès comme l’opération militaire Atalante de lutte contre la piraterie et plus généralement la mise en œuvre de l’approche globale dans la Corne de l’Afrique.

Malgré tout, les résultats sont insuffisants. Les missions sont de faible envergure et leur impact limité. Des divergences profondes entre les Etats se sont manifestées sur les conditions d’intervention, l’emploi de la force et la coordination civilo-militaire. Les nombreuses positions en retrait des Etats membres, que ce soit en République démocratique du Congo ou en Libye, ont montré la fragilité du consensus quand il était obtenu. Si en janvier 2014, le Conseil décide de s’engager en République Centrafricaine (RCA) pour une opération militaire, c’est pour de nombreux Etats membres à contrecœur et sans réelle volonté de participer. L’accord obtenu entre les 28 Etats membres est à saluer mais il faut reconnaitre qu’il s’est traduit par un engagement minium, à tel point qu’il a fallu faire appel à des pays partenaires pour atteindre péniblement le volume de 800 personnels. La réussite de cette opération est incontestable mais sa portée reste limitée. La PSDC peine à s’imposer comme un élément politique déterminant, d’autant plus qu’elle s’est montrée jusqu’à maintenant incapable de réagir dans l’urgence.

L’ambition affichée par les Etats membres en 2003 et complétée en 2008 par la déclaration sur le renforcement des capacités , est loin d’avoir atteint son objectif. Le contrat opérationnel n’est toujours pas respecté, même si le chiffre de 60 000 hommes déployés correspond globalement à l’ensemble des opérations militaires et missions civiles menées par l’UE depuis près de 10 ans. Aucun groupement tactique n’a encore été engagé malgré un niveau de préparation et d’interopérabilité excellent pour la majorité d’entre eux.

Le paradoxe capacitaire et industriel : l’ouverture des marchés de défense, jusqu’où ?

Nous avons assisté à une multiplication d’initiatives visant à rapprocher les Etats autour du principe de capacités communes et partagées . Quelques avancées notoires ont été présentées dans les conclusions du Conseil européen des 19 et 20 décembre 2013, soulignant les engagements pris dans le domaine des drones, du ravitaillement en vol, des télécommunications par satellite et de la cybersécurité. Mais celles-ci restent d’ampleur limitée et ne concernent pas des programmes d’envergure.

Pour répondre au besoin capacitaire, ce même Conseil a réaffirmé le besoin d’une base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) forte et plaidé pour une meilleure transparence du marché de l’industrie de défense.
L’investissement de la Commission européenne pour harmoniser le marché intérieur de l’UE est le bienvenu mais faut-il pour autant supprimer l’article 346 du TFUE ? Sans remettre en cause totalement l’article 346, il est nécessaire de viser le développement d’un marché européen de la défense, car c’est le seul qui permettra d’atteindre une masse critique et contribuera à l’autonomie stratégique de l’Europe . En revanche, se pose la question de la communautarisation des marchés de défense et de sa valeur ajoutée face aux intérêts nationaux et la concurrence multinationale. L’ouverture des marchés au travers des négociations TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement), qui vise à éliminer les barrières commerciales entre l’UE et les États-Unis, doit être abordée avec beaucoup de prudence.
Les rapprochements opérés en matière de Pooling and Sharing n’ont donné jusqu’à aujourd’hui que des résultats limités : il existe une agence des capacités capable de faire converger les besoins et de créer des synergies, l’Agence européenne de défense mais ses moyens sont plus que limités.

Encore une fois, il est difficile de coopérer au niveau des équipements militaires entre les Etats alors que ceux-ci n’ont pas encore défini de vision politique commune en matière de défense. Les industriels ont du mal à se rapprocher que ce soit par consolidation, par fusion, voire dans certains cas, par intégration, ce qui serait logique face à un marché de plus en plus concurrentiel. On peut s’interroger sur l’interdiction des offsets (compensations) imposée par le traité de Lisbonne et l’intérêt que pourrait représenter un certain niveau de préférence communautaire pour l’industrie de défense, ce qui représenterait l’avantage d’encadrer les achats sur étagère d’équipements non européens.

L’industrie de défense reste trop morcelée en Europe. Les pays européens ne partagent que le cinquième de leurs achats d’équipement et, pire encore, ils ne réalisent que le huitième de leur effort de recherche et technologie en commun, ce qui n’augure rien de bon pour les années à venir en termes de mutualisation . Nous assistons même à un phénomène de régression par rapport aux années 1970-1980, époque de lancement des grands programmes FREMM, NH90, Tigre…

Dans ce contexte morose, dont l’une des raisons est la crise économique, il existe des opportunités pour opérer les rapprochements des outils de défense et de sécurité des Etats au niveau européen. Si les pays de taille moyenne le font depuis déjà de nombreuses années, à l’image du BENELUX , le rapprochement entre Etats de plus grande importance est rendu plus difficile, car ceux-ci tiennent plus que les autres à préserver leur autonomie nationale, en commençant par la préservation de leur tissu industriel. A ce titre, les résultats obtenus par le traité franco-britannique de Lancaster House seront éclairants.

L’OTAN et le paradoxe américain : l’autonomie stratégique européenne en jeu

Le succès incontesté de l’OTAN pendant la guerre froide a eu un effet démobilisant sur les politiques nationales de défense en Europe. Malgré l’annonce du rééquilibrage des forces vers l’Asie, malgré une contraction du budget et une war fatigue suite à l’Irak et l’Afghanistan, la pensée que les USA vont continuer à soutenir l’Europe à travers l’OTAN avec la même vigueur est largement répandue. Le pivot vers le Pacifique est une réalité et se traduit déjà en fait, par le renforcement de la présence militaire américaine dans la région Asie-Pacifique, avec le déploiement de troupes en Australie, l’intensification de la coopération militaire avec le Japon, et la consolidation des liens militaires avec certains pays d’Asie, en particulier les Philippines et le Vietnam. D’ores et déjà, les Américains ont annoncé le 16 janvier 2013 à l’OTAN, qu’ils ne contribueraient plus au-dessus de 50 % aux différents paquets de capacités : cette attitude qui a été initiée en 2008, avec le discours de l’ambassadrice Nuland, a été rappelée à de nombreuses reprises par la suite. Certains Américains sont encore plus catégoriques : ils suggèrent de quitter l’Alliance . C’est une position extrême qui a peu de chance d’aboutir, d’autant plus que la crise ukrainienne les a obligés à effectuer un certain retour. Il serait néanmoins utile de développer des scénarios de crise où les Européens devront agir seuls.

A propos des relations entre l’OTAN et la PSDC, la situation reste léthargique et bloquée autour du différent turco-chypriote. L’accord dit de « Berlin plus » d’avril 1999, qui prévoyait entre autres, la mise à disposition de moyens de commandement de l’OTAN au profit d’opérations de la PSDC, n’est plus applicable depuis l’adhésion de Chypre à l’UE en 2004. Mais est-il encore utile ? Les structures de concertation entre les deux organisations, dès qu’elles deviennent formelles, sont bloquées, à l’exemple des réunions conjointes des deux comités militaires où Chypre n’est pas admis à siéger à partir du moment où elles ont lieu au siège de l’OTAN. En revanche, l’efficacité des deux organisations reposera de plus en plus sur la volonté des Etats européens à s’investir dans leurs capacités de défense nationale. Le « pivot américain » doit être vu comme une opportunité pour rapprocher les deux organisations pour une meilleure complémentarité. Européaniser l’OTAN est un besoin réel mais les chemins pour y arriver sont divergents.

Avec la fermeture de l’opération ISAF en Afghanistan fin 2014, l’OTAN s’engage vers une nouvelle transition qui se formalise par un retour à sa mission première, la défense collective. La crise ukrainienne lui a redonné sa raison d’être et elle restera encore pendant de nombreuses années, par défaut, l’outil de la sécurité collective des nations européennes. C’est l’assurance vie qui leur a permis de vivre une période de paix sans précédent. Il n’y a pas pour l’instant d’autre organisation capable de prendre le relais.

Cependant, le principal risque de l’OTAN, c’est de ne plus pouvoir entretenir de capacités classiques suffisantes par rapport à ses capacités de dissuasion nucléaire et de défense anti-missile. L’autre risque, c’est que l’OTAN devienne une sorte d’agence de sécurité globale , dont le centre de gravité ne serait plus en Europe et à laquelle les nations auraient abandonné toute responsabilité en matière de défense. L’Europe fait face à un risque de déclassement stratégique.

L’ambiguïté des Etats membres : des intérêts divergents

Il n’y aura pas d’avancée sans engagement des Etats membres. Il n’y aura pas de défense européenne sans des budgets nationaux suffisants. Et il n’y aura pas de concrétisation sans exercice d’un quelconque leadership ou d’un co-leadership chez les Etats-membres. L’exemple de l’action de la France au Mali puis en République centrafricaine, a montré le chemin. Elle a su « développer une culture stratégique propre à favoriser des interventions en amont, rapides et, si nécessaire, robustes », mots extraits de la Stratégie européenne de sécurité de 2003. Cette action de leadership doit être ouverte à un cercle restreint de pays, pouvant devenir le noyau dur de la défense européenne.

Or les Etats ont encore trop de divergences dans l’emploi de leurs forces armées. Les nombreuses restrictions ou caveats ainsi que les limitations dans le domaine de l’usage de la force sont autant de freins à l’efficacité des opérations militaires. Une réflexion de fond doit être menée sur ces aspects par les Etats qui souhaitent former le noyau dur européen.

De même, ces Etats doivent s’investir par le haut, dans la définition d’une nouvelle stratégie pour l’Europe et sa défense, tout en lançant, par le bas, en parallèle, des initiatives fortes qui rapprochent les outils de défense et de sécurité nationaux, sur la base d’engagements opérationnels prouvant que l’exercice n’est pas seulement théorique.

Cela implique une révision complète du processus de définition du besoin, de la manière d’y répondre au niveau des organisations et des Etats-membres ou au travers de coopérations bilatérales, multilatérales et régionales. Par la suite, il sera nécessaire de conduire des chantiers de mise en cohérence des planifications de défense nationale, avec harmonisation du besoin et des calendriers. Par voie de conséquence, des regroupements industriels pourront être opérés avec rapprochement et complémentarité des structures de recherche et de développement, en prenant en compte autant que possible le caractère dual civilo-militaire.

Ces actions devront s’inscrire dans la durée car les positions nationales d’aujourd’hui sont loin d’être convergentes. Du fait de leur taille et de leur influence au niveau européen, trois pays semblent incontournables, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, même si d’autres partenaires pourront se révéler comme c’est le cas actuellement de la Pologne.

Du côté britannique, on se félicite du traité de Lancaster House. Si l’amélioration de la connaissance mutuelle et de la coopération opérationnelle à travers le Combined joint expeditionnary force (CJEF) est une réalité, les avancées concrètes dans le domaine capacitaire et sur le rapprochement industriel sont plus réduites. Elles concernent principalement le secteur de la recherche et du développement (50 millions € chacun), les missiles (Anti-navire léger) et l’aéronautique de combat (démonstrateur Future combat aircraft system). Et il est aussi difficile de savoir si le traité a réussi à assouplir la position du Royaume-Uni vis-à-vis de la PSDC : au contraire, les dernières prises de position radicales dans le cadre de la préparation du Conseil européen sur la défense de décembre 2013 et la perspective d’un référendum en 2015 sur la sortie de l’UE montrent un raidissement du Royaume-Uni. Nous sommes bien loin des élans du sommet de Saint-Malo en 1998. L’idée selon laquelle plus d’OTAN chez les Français devait conduire vers plus d’Europe chez les Britanniques est oubliée.

L’Allemagne, avec qui la France avait réalisé un rapprochement spectaculaire dans les années 1960, ne semble plus aussi enthousiaste. Le bilan des relations est qualifié de contrasté, terme souvent utilisé pour refléter un malaise réel. Ceci dit, la coopération franco-allemande est toujours une réalité illustrée par de nombreuses réussites au niveau de la coopération industrielle et du rapprochement de nos deux armées. Cependant, la différence majeure demeure dans la culture militaire : la France est une puissance globale qui a une culture d’intervention, l’Allemagne est une puissance économique qui a une culture de la retenue. Tant que des soldats français et allemands ne seront pas engagés ensemble sur le même théâtre d’opérations, les progrès resteront réduits.

Conclusion : le rayonnement de l’Europe

Il faut retrouver un désir partagé de plus d’Europe et accepter la contrainte du « temps long ». L’enjeu majeur réside bien dans le rayonnement de l’Europe au niveau politique. Michel Barnier, ancien commissaire européen au marché intérieur, avait l’habitude de présenter l’Europe puissance comme reposant sur quatre piliers, l’économie, la monnaie, la sécurité et la défense. Les instruments économiques et diplomatiques étant en place, la crédibilité d’une Europe puissance ne peut exister sans une vision politique partagée des Etats sur la défense et la sécurité. Celle-ci doit se traduire par l’expression d’un niveau d’autonomie stratégique, qui, tout en respectant les spécificités nationales, se concrétise par un bras armé crédible, qui dépasse la simple capacité à gérer des crises extérieures et le cadre strict de la PSDC.

L’autonomie stratégique européenne pourrait s’appuyer sur les caractéristiques suivantes : un socle commun de capacités permanentes de prévention, de planification et de conduite ; une industrie de défense européenne à caractère transnational ; une capacité d’action collective basée sur la complémentarité des outils de défense nationaux, pouvant aller dans certains cas jusqu’à une logique d’intégration ; une capacité de formation complète à travers un Collège européen de sécurité et de défense (CESD) permanent ; et le plus important, une citoyenneté et un esprit de défense européens.

Plus précisément, le rayonnement de l’Europe passera par l’action du groupe des Etats les plus dynamiques, exerçant une forme de leadership ou de co-leadership qui manque cruellement aujourd’hui. Une réflexion commune sera nécessaire sur les conditions d’emploi de la force dans l’ensemble des actions liées à la mise en œuvre de l’approche globale. Il faudra décomplexifier l’organisation et les processus décisionnels des institutions bruxelloises, et faciliter notamment le rôle d’un haut représentant qui doit veiller à la cohérence et à la coordination de l’action extérieure. Enfin, communiquer et faire preuve de pédagogie seront nécessaires pour développer l’esprit de défense et la citoyenneté européenne.

Il est important de rappeler que les Etats se sont accordés sur le fait que l’Union disposait d’une compétence « pour définir et mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune, y compris la définition progressive d’une politique de défense commune » . Il s’agit bien de favoriser l’émergence d’une Europe politique. Si tel est le cas, il faudra accepter de rentrer dans une logique d’interdépendance faite de choix, de partages et de rapprochements allant parfois jusqu’à l’intégration, qui permettront à l’Europe de gagner son autonomie stratégique. C’est à ce prix que la politique extérieure de l’UE gagnera en crédibilité et en visibilité. Et c’est le rôle qu’attendent nos principaux alliés dans le monde.

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