SECURITE DEVELOPPEMENT: Le cas du Sahara marocain

france gironde lormont chateau prince noir ZBL_1160 (30)[1]Le séminaire avait été structuré autour d’un principe directeur. Celui du risque. Mais si un principe oriente il doit être accompagné par une méthode. Sans méthode, le raisonnement s’éparpille et l’action est désordonnée. D’où notre volonté de subordonner l’organisation et la conduite des travaux du séminaire à la méthode du risque.

Le risque ? Chacun en a une vision particulière, tant ses acceptions peuvent être nombreuses. Ce qui complique lorsque le mot est associé à principe et à méthode. Il est clair qu’il convient de s’entendre sur une signification précise. C’est pourquoi, le souci de faire partager par le plus grand nombre cette intention m’avait conduit à proposer ab initio cette définition simple et éclairante. Le risque c’est l’aventure du futur, le raisonnement sur l’avenir, l’espérance autant que la crainte. Le principe du risque est alors le futur et la méthode le raisonnement.

Appliquée à une démarche collective, comme celle d’un séminaire, la méthode a deux fonctions : conduire le raisonnement dans le temps et l’animer collectivement. Elle est donc à la fois un processus temporel et une organisation. Le processus permet d’aller du passé au présent et du présent vers l’avenir. Le passé suppose qu’on en ait la mémoire, car des archives oubliées sur des étagères de bibliothèques n’ont aucune signification sociale. Mais la mémoire ne peut être forte sans une organisation adéquate. Et quand il s’agit d’une réflexion collective sur le futur, elle doit être partagée mais ce partage ne peut pas être spontané, il doit donc être construit. C’est ce que nous avons voulu en décidant d’accorder à l’histoire une place significative en lui consacrant la première communication.

Le passé

Il s’agissait de souligner les marques illustrant la marocanité du territoire et d’en montrer les traces au cours des siècles. Celles-ci sont nombreuses, riches d’origines diverses, juridiques et religieuses bien sur, mais aussi économiques, financières, archéologiques, culturelles. Mohamed Kenbib, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris a montré que les différentes composantes du Maroc étaient unies par des liens contractuels, connus sous le nom d’allégeance. Insistant sur leurs sources contractuelles, il a montré qu’au cours des temps nombre de contrats ont été dénoncés, expression forte du caractère volontaire du lien.

Dans cet ensemble, le Sahara atlantique n’a jamais été qu’un élément de cet espace marocain. Ce qui explique que le Maroc ait été vu comme un Empire et pas seulement comme un Royaume. Doit-on rappeler que l’Empire, est un ensemble dont chacun des territoires dispose d’une certaine autonomie dans son organisation interne. Ce fut le cas avec l’Empire Romain, puis avec l’Empire Ottoman. C’était aussi vrai avec l’Empire Chérifien, bien que de dimensions plus modestes. Ce que n’ignoraient pas les puissances européennes et en particulier, Louis XIV et Napoléon.

Au delà de la communication fondamentale du professeur Kenbib, le passé fut un des points focaux du séminaire. On ne pouvait ne pas évoquer la scission du territoire du fait de la colonisation

espagnole, en trois parties distinctes, le Nord et le sud espagnols et le centre garanti par la Convention de 1912 avec la France dans le cadre du Protectorat. Car le sujet actuel vient de ce partage. Un sujet qui est donc récent, si on l’analyse dans la perspective de l’Histoire, c’est à dire du temps long. On ne pouvait pas plus ne pas souligner qu’un Empire est toujours soumis à des pulsions et que celles-ci étaient particulièrement fortes au 19ème siècle. Ce que soulignait avec courage le Sultan Sidi Mohamed, dans sa lettre lue dans toutes les mosquées le 4 septembre 1939 où il plaçait le Maroc en allié de premier rang de la France agressée. Que disait-il ? « La guerre intestine régnait partout, de fraction à fraction, de tribu à tribu, de région à région. On se battait pour les plus petites futilités, les chemins n’étaient pas surs, les communications très mal assurées, vous n’aviez de sécurité, ni pour vous ni pour les vôtres, ni pour vos biens, il ne vous était pas donné d’avoir en quoi que ce soit l’assurance du lendemain et vous ne pouviez vaquer à vos occupations pour assurer votre bien-être et celui des vôtres sans que le moindre souci ne vous préoccupe ». Rapporté à la situation du Sahara de 2015, ce texte permet de dire qu’il pourrait s’y appliquer, sauf à sa partie marocaine qui elle, en est l’exact contraire.

Le passé encore avec la comparaison entre ce territoire « espagnol » jusqu’en 1975 et le reste du Maroc ayant vécu sous l’autorité du Sultan et du Protectorat. Ici, le vide total au plan des équipements et des infrastructures, là des chemins de fer, des routes des ports, des villes nouvelles respectueuses des traditions. Un territoire où tout était à faire dira avec une force émotionnelle très vivante, le Sahraoui, Lahcen Mahraoui. Un territoire qui a rattrapé le retard sur bien des points grâce à de très importants investissements étatiques. Karim Medrek, directeur au ministère des affaires étrangères, a donné des indications chiffrées. Ils représentent 7 fois ses ressources propres.

Le passé enfin, avec un grand et riche voisin qui, ayant choisi en 1962, le camp de l’ancienne Union soviétique avait été un des nombreux fers de lance de la guerre froide contre le capitalisme libéral représenté ici par le Maroc. En suscitant lors de la décolonisation espagnole, la création d’une organisation ad’hoc, le Front Polisario à fin de dépôt des statuts d’une

Mais l’Union soviétique a disparue il y a 25 ans et des enjeux qui ne sont nécessairement plus de même nature, autorisent à penser qu’une évolution des positions serait raisonnablement facile à opérer.

Le présent

40 ans après le retour du territoire sous l’autorité du royaume chérifien, le contexte régional a changé autant la vie sur le territoire. A la fin des troubles endémiques qui ont caractérisé les relations entres les deux grands blocs capitalistes et communistes, la monde a connu quelques années de calme, mais très vite, une nouvelle sectorisation est apparue avec l’émergence d’un nouveau terrorisme se drapant des voiles de la religion islamique. Pour l’Ambassadeur Ben Moussa, « des extrémismes religieux et des idéologies fanatiques se développent dans des conditions inquiétantes pour la paix dans le monde ».Les conflits se multiplient, en Asie, autour du Golfe et de la méditerranée, et par effets métastasiques, se sont installés de manière « durable au Sahara ». Le contexte régional est donc très différent de ce qu’il était il y a dix ans seulement. Le Sahara est désormais une zone de non droit où se sont installées les bandes terroristes et mafieuses, singulièrement associées. S’adossant aux Etats les plus faibles comme le Mali, « cul de sac du terrorisme et de la drogue » selon l’Amiral Coldefy, ou quasiment inexistants comme la Lybie, elles démocratique, il a ouvert un conflit qui dure toujours. Un conflit qui a des effets indirects, puisqu’il impacte le fonctionnement de l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

République arabe sahraouie

évoluent librement depuis la frontière espagnole du Sahara à la Mer Rouge. De sorte qu’on peut penser avec Braudel, cité par Mohamed Kenbib pour la méditerranée du 18ème siècle, que le Sahara est abandonné pour longtemps pour l’histoire.

Ces menaces d’un type nouveau parce qu’elles se territorialisent, Syrie, Irak, Nigéria et l’immense Sahara, appellent non pas des dispositifs de protection à l’instar du mur frontière du Maroc, mais une coopération régionale visant la destruction des « racines du mal » demanda Chakib Ben moussa. Celle-ci est possible, à preuve la présence au séminaire de représentants de l’Etat du Niger, de l’ancien ministre des affaires étrangères de Mauritanie Mohamed El Hacen Ould Lebatt, et d’un Sénégalais comme le professeur Fall. Elle est cependant enrayée par l’opposition historique de l’Algérie à y admettre le Maroc.

Les actions à la source sont toujours les meilleures puisqu’elles permettent de réduire ou d’anéantir le danger lui-même. Mais les retours d’expérience montrent tous qu’elles sont aussi très délicates à mettre en œuvre. La démarche sera longue. Les actions militaires de réduction des moyens et de protection des populations doivent être programmées dans la durée ont souligné tous les participants au séminaire. Mais ils ont tous souligné leurs limites. Rien ne sera installé dans la durée sans les relais du développement économique et social et de l’éducation morale et religieuse. Cette combinaison des actions militaires, économiques et culturelles demande que l’on revoie les stratégies. Des stratégies bien trop nombreuses, leur nombre neutralisant chacune. Des stratégies bien trop théoriques, parce que conçues par des professionnels des organisations internationales vivant en système clos. Des stratégies qui gagneraient à adopter la démarche risque du séminaire et à sa méthode inspirée par l’empirisme avait dit en introduction l’Ambassadeur Ben Moussa.

Quitter les stratégies planétaires pour viser les cas particuliers, comme l’a voulu le séminaire avec le Sahara marocain. Le général Faupin avait donné le la dans sa communication introductive et dans sa plaquette (La question du Sahara occidental, un enjeu sécuritaire pour l’Union européenne, avec Béatrice Guillaumin, 2015) en invoquant 4 cercles « sécants et interactifs ». Perspective reprise par le professeur Narbonne, car l’action militaire fait écran aux enjeux du développement. Perspective légitimée par l’Amiral Coldefy qui voit une « overdose des stratégies militaires » et redoute une

« inflation militariste », parce que le « militaire n’aime pas la guerre. Quand il doit la faire, il attend une stratégie solide avec des objectifs précis ».

Cette vision globale de protection et d’action sur « les racines du mal » a été longuement développée par les trois exposés introductifs dits de méthode. Jean-François Narbonne, allant même jusqu’à puiser l’inspiration dans les idéaux Saint Simoniens, en appellera à un développement fondé sur un équilibre des réalités humaines, culturelles et naturelles. Il observe cependant que sur une ligne qui s’étend de l’Irak à Tindouf, les zones sèches possèdent de nombreuses caractéristiques communes, qui brutalement changent sur la zone marocaine où la main de l’homme a relayé celle de Dieu. C’est donc que l’impossible est possible ! Ce que croit Lahcen Mahraoui, né sur le territoire, avec des accents convaincus. Adoptant la méthode comparative il a montré avec la force communicative de la reconnaissance, ce qu’était le territoire avant, ce qu’il est aujourd’hui, et ce qu’il en est alentour, en Mauritanie et en Algérie. « Né ici, j’ai pu m’instruire, passer des diplômes, devenir un chercheur reconnu en France et dans le monde. Le Maroc du Sahara est une réalité si vivante et si vraie que je ne suis pas en mesure de comprendre que cette réalité profonde ne soit pas reconnue de tous. Sans lui je ne serai rien. ».

Au-delà du périmètre Laayoun – Dakhla et de la ligne frontière, les pays intérieurs du Sahel sont coupés des pays du Nord par cette vaste mer de sable. Leurs capacités de développement en sont fortement et directement impactées. Ce qui est d’autant plus grave aujourd’hui que l’Europe et notamment la France ont fortement réduit leurs coopérations. Opérateur économique averti des grands enjeux africains, le bordelais Alain Dupouy fait observer l’abaissement de nombreux pays du Sahel dans le concert économique de l’Afrique. Ces réalités contrastées d’une Afrique sahélienne dont les ambitions sont réduites à la baisse et d’un Sahara marocain disposant d’indicateurs honorables dans bien des domaines ont retenu l’attention. Cependant, les sujets de satisfaction ne doivent pas faire écran aux sujets d’insatisfaction. Abdellah Mouttaqi, membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese) rappelle les conclusions d’un rapport qui souligne l’insuffisance des retours sur investissement. Une nouvelle dynamique, visant des objectifs plus concrets doit désormais prolonger la période des grands investissements étatiques, notamment en affermissant les coopérations et l’autonomie du territoire.

Ces deux idées fortes de l’inflation critiquable des actions militaires à l’extérieur, de la nécessité de repenser les investissements à l’intérieur ont permis de dessiner quelques axes de progrès pour l’avenir.

Le futur

Penser Global, penser Local, penser Homme, penser Nature. Tels ont été les 4 points principaux d’accord des participants. La première exigence appelle non seulement de porter son regard sur de multiples données, internes et externes de la sécurité et du développement mais aussi de considérer chacun de ces quatre axes de progrès en interconnexions. Global c’est systémique. Systémique c’est la source et le symptôme de toute vie. Vivifier l’avenir doit être retenu comme objectif de tout programme de paix et de développement. Disposant d’une solide culture de développement industriel, le Contrôleur général Perget pense que seule une volonté affirmée visant des objectifs concrets et utiles, sont susceptibles d’avoir des résultats. De la qualité des choix dépend donc la qualité des actions et des plans.

Mais une bonne pensée globale suppose une capacité d’identification et de classification des cas particuliers. Car, une action qui ignore ces derniers n’a aucune chance d’être efficace. Ils sont en effet le terreau dans lequel vont se développer les graines des investissements choisis. Si le terreau est pauvre il faut l’enrichir. On fera donc attention aux programmes qui au contraire l’appauvrissent. Beaucoup ont exprimé à cet égard, leur scepticisme sur certaines stratégies militaires, dont on peut craindre des effets contraires de renforcement du danger. Certains ont souligné aussi la faiblesse des stratégies de confinement qui ne peuvent en rien altérer les racines du mal. D’autres, à la suite de Jean-François Narbonne, ont également insisté sur la nécessité de placer l’homme et la nature au cœur des stratégies. Une illustration originale en a été faite avec Gérard Gribelin, qui après une belle expérience à la tête d’un grand cru classé De Bordeaux, produit à Meknès des vins et une huile d’exception, en respectant les principes les plus exigeants du développement durable. Un développement qui a valeur de modèle pour les Provinces du Sud.

Sur le sujet du terrorisme dit islamiste, Ahmed Abbadi a des accents convaincants. Face à des discours qui canalisent indiscutablement les attentions de gens très différents, pauvres, riches, cultivés, incultes, musulmans, non musulmans, il est nécessaire d’avoir des « discours alternatifs crédibles ». Il faut engager une pensée globale, et viser des cibles précises, les enfants, les

adolescents, les oulémas relais, les oulémas prêcheurs, les chercheurs et ceux qui ont vocation à être précurseurs. Il faut former, éduquer, contrôler. Cette démarche très structurante suppose de créer de nouvelles coopérations, le mot est revenu sans cesse tout au long des deux journées. Face à un grand danger il faut mettre des moyens. Il ajoute : « face à des tigres, il faut des tigres ». La légitimité du Maroc sur le sujet est plus importante que celle de bien d’autres pays et notamment de la France qui s’avance avec le drapeau de la laïcité dont la signification est bien faible au-delà de ses frontières. Un roi, Commandeur des croyants, une Constitution qui a puisé dans les modèles démocratiques continentaux, de Grande Bretagne, de France, d’Espagne et qui préserve les traditions et le Makhzen.

Tradition qui donne une religion apaisée, démocratie qui permet d’ouvrir les débats et favorise la convergence des analyses sur les valeurs fondamentales. Ces deux atouts du Maroc sont reconnus. Ils doivent aider à mieux dessiner la paix et le développement dans la région. L’ambassadeur François Laumonier a su très subtilement montrer que l’efficacité d’une diplomatie est appréciée à la qualité des coopérations qui en résultent. Vision partagée par tous les diplomates présents et notamment par Hahcen Ould Lebatt, ancien ministre des affaires étrangères de Mauritanie qui observe que le terrorisme est « instrumenté par certains Etats qui font une guerre par ricochets ». Les coopérations produisent de la paix, l’isolement de la guerre. Il faut quitter les stratégies planétaires type ONU et agir sur le terrain régional en construisant des organisations ad’hoc. Il faut repenser la sécurité en termes humains, tant au plan des actions et des moyens qu’à celui des objectifs. Car « la situation ne sera pas militaire mais politique. En convergence totale sur ce point, le professeur Fall, Sénégalais en fonction à la faculté de droit de Bordeaux, approuve d’autant plus fermement qu’il souligne l’absence de pouvoirs politiques forts capables d’agir contre les menaces. Manque de culture ici et notamment aux Etats-Unis. Manque de légitimité et d’ambition en France et en Europe. Des organisations internationales démonétisées, bureaucratisées et démunies de véritables capacités de décision. Le 21ème siècle annonce les prémisses d’« une société anarchique ». Dans un monde éclaté, les modèles et les organisations sont dépassées. D’autres sont à construire. Le risque majeur se trouve alors dans la mise en connexions de toutes les insatisfactions et de tous les désordres.

Ce qu’accepte Karim Medrek, en soulignant que cette perspective anime déjà la pensée du Maroc. On va vers des nouvelles zones géographiques d’influence. De nouvelles coopérations vont s’installer avec comme feuille de route l’affermissement de la paix et du développement.

Dans ce concert pour le moins désordonné des Nations sur le sujet du Sahara marocain, une constante est apparue tout au long des discussions. Le territoire est un havre de paix. C’est le paradoxe du danger. Là où il menace, le risque est faible. Là où il est méconnu le risque est grand. C’est la parabole de la centrale nucléaire et de l’escalier. Quoi de plus dangereux qu’une centrale nucléaire ? Quoi de moins dangereux qu’un escalier ? Mais combien de morts dans une centrale nucléaire et combien dans les escaliers ? Cette parabole explique que ce territoire contesté depuis la fin de sa colonisation par l’Espagne a bénéficié d’une attention si particulière, si prudente, si pérenne de la part de son vieux pays, qu’il n’a pu qu’y trouver bénéfice. Cet état de conflit extérieur a paradoxalement été le ferment de la cohésion sociale, de la paix et du développement à l’intérieur. Ce qui a permis de dire qu’il réunit les potentialités pour devenir une nouvelle Californie.

Telles sont les prévisions qu’ouvrent des analyses conduites collectivement avec la méthode du risque.

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