Balance commerciale et indépendance nationale

Par Pierre Lepinoy

Du solde de la balance commerciale d’un pays, déficitaire ou excédentaire, dépend en partie le niveau de vie de ses citoyens, à court et à long terme, ainsi que son indépendance industrielle et financière.

L’analyse de la balance des paiements de la France permet de mettre en évidence cette relation de cause à effet.

* * *

La balance commerciale des marchandises de la France a été généralement déficitaire depuis 1950, avec une forte aggravation depuis une dizaine d’années.

Les années 2015 et 2016 se sont encore soldées par des déficits de 47 Md€ et 55 Md€ respectivement, malgré la forte baisse des prix du pétrole importé.

Quelles conséquences ?

Ces déficits, qui reflètent l’insuffisante compétitivité internationale des entreprises françaises, ont plusieurs conséquences.

La première conséquence concerne le PIB de la France.

Le fait d’acheter 100€ d’un produit entièrement fabriqué dans un pays étranger plutôt que 100€ d’un produit similaire entièrement fabriqué en France a pour effet de déplacer 100€ de PIB de la France vers ce pays étranger.

En effet cet achat de 100€ entraine une production qui génère une valeur ajoutée égale à 100€, valeur ajoutée qui va grossir le PIB (somme des valeurs ajoutées) du pays exportateur au détriment de celui du pays importateur.

La balance des paiements

L’excédent des importations sur les exportations entraine une sortie nette de devises qui doit être financée par un flux de devises égal et de sens opposé, de façon à équilibrer la balance des paiements.

En effet, contrairement à une balance commerciale, une balance des paiements est nécessairement équilibrée.

La balance des paiements est un document de la comptabilité nationale qui recense, pour une période donnée, l’ensemble des transactions économiques internationales (commerciales, financières et monétaires) que les résidents d’un pays (les particuliers, les entreprises ou l’État) ont réalisées avec ceux du reste du monde.

Ces flux monétaires sont classés sous trois rubriques qui génèrent chacune un solde intermédiaire qui peut être excédentaire ou déficitaire mais dont la somme est nulle par construction :

  • Le compte des transactions courantes qui regroupe :
    • Les importations et exportations de biens et de services (balance commerciale)
    • Les transferts courants, les revenusdu travail et du capital.
  • Le compte de capital (acquisition d’actifs non financiers tels qu’achats /ventes de brevets, abandons de dettes)
  • Le compte financier correspondant aux flux d’investissement et de prêts entre un pays et l’étranger

Du fait de la comptabilisation en partie double (chaque opération donne lieu à deux enregistrements de signes contraires), la balance des paiements est toujours équilibrée. L’expression « déficit de la balance des paiements » est donc un abus de langage.

L’exemple de ­­2015

La balance commerciale de biens était déficitaire de 47 milliards d’euros.

Compte tenu de la balance des services (+9 Md€), du négoce (+23 Md€), et des transferts de revenus du travail et du capital entre la France et l’étranger (+11 Md€), le compte des transactions courantes était déficitaire en 2015 de 4,4 milliards d’euros.

Compte tenu des erreurs et omissions qui représentent non seulement des erreurs mais aussi des flux transfrontaliers mal documentés ou frauduleux (4,7 Md€), ce sont des sorties de devises de 9,1 Md€ qui ont dû être équilibrées par des entrées de capitaux.

Comme par ailleurs les investissements de portefeuille représentent des sorties nettes de devises de 54 Md€, et que les investissements directs de résidents français dans le capital de sociétés étrangères ont représenté 34 Md€ en 2015, le bouclage de la balance des paiements a nécessité des entrées de devises pour 95 Md€ en 2015 (compte tenu de 2 Md€ de subventions reçues de l’UE).

Ces entrées de devises se sont réparties entre investissements directs de non-résidents dans le capital de sociétés françaises pour 36 Md€ et augmentation de l’endettement auprès de non-résidents pour 59 Md€.

La position extérieure nette de la France (PEN) est constituée du patrimoine des résidents français (individus, entreprises et administrations publiques) sur le reste du monde, moins le patrimoine situé en France détenu par le reste du monde.

La PEN de la France était, fin 2015, négative de 358 milliards d’euros, soit 16,4 % du PIB.

Ce patrimoine n’était négatif que de 275 Md€ fin 2008. Il s’est donc détérioré de 83 Md€ en 8 ans malgré la revalorisation des principales devises par rapport à l’Euro entre fin 2008 et fin 2015.

Pour ne prendre que l’effet de la revalorisation du dollar des E-U (+24%) sur le stock de créances libellé dans cette devise (env. 900 Md€), on peut estimer que cette revalorisation a largement dépassé 215 Md€, ce qui implique une détérioration de la position extérieure de la France hors effet de change de l’ordre de 300 Md€ en 7 ans.

La 2e conséquence d’un déficit de la balance commerciale est ainsi un appauvrissement en capital (la perte de PIB étant de son côté une sorte d’appauvrissement en flux).

En effet un tel déficit nécessite, pour être compensé à travers la balance des paiements, de recourir soit à un endettement supplémentaire, soit au transfert de propriété d’actifs productifs, qui peuvent aller jusqu’à une perte relative d’autonomie financière ou industrielle.

On se souvient de cessions emblématiques dont certaines ont provoqué des polémiques sur ce thème : vente d’Arcelor au groupe Mittal, puis, en 2015, de l’aéroport de Toulouse a un groupe chinois, d’une partie d’Alstom à General Electric, de Lafarge a Holcim, de Totalgaz/Antargaz a UGI Corp et, plus récemment, du projet de cession des chantiers STX à Fincantieri.

Un pays déjà très endetté pourrait difficilement s’opposer à la vente à l’étranger d’entreprises stratégiques, faute de pouvoir s’endetter davantage.

La 3e conséquence

Par ailleurs, le pouvoir d’achat des résidents d’un pays est constitué de la somme de son PIB (valeur ajoutée produite sur le territoire) et des revenus tirés de ses créances sur l’étranger, nets des rémunérations versées aux non-résidents.

Dans le cas de la France de 2015, le stock d’investissements étrangers de 3688 Md€ (en progression de 29 Md€ au cours de l’année) a coûté 152 Md€ soit 4% du stock en termes de rémunération (intérêts et dividendes). Cette rémunération représente à elle seule environ 7% du PIB d’environ 2200 Md€.

Le revenu des résidents français dans leur ensemble (individus, entreprises et administrations) est constitué, en première approximation, du Produit Intérieur Brut, défini comme la somme des valeurs ajoutées sur le territoire national, et qui se décompose en salaires, revenus du capital et impôts.

Si le PIB par habitant est généralement utilisé pour évaluer le niveau de vie d’un pays, c’est simplement par commodité. Il faudrait en réalité lui ajouter la rémunération nette des avoirs des résidents de ce pays sur l’étranger. En effet, si la filiale française d’un groupe étranger verse des dividendes, cette partie de la valeur ajoutée qu’elle produit ne contribue en rien au pouvoir d’achat des français. Il en va de même pour les revenus des autres types de créances transnationales.

Toute dégradation de la position extérieure nette, que ce soit sous forme de dette nouvelle ou de de vente d’actions à l’étranger entraine donc une réduction supplémentaire du pouvoir d’achat global des résidents français. Cette réduction n’est pas immédiate contrairement à l’impact de la dégradation de la balance commerciale sur le PIB, mais elle est récurrente, année après année, tant que la position extérieure n’est pas rétablie.

Par chance, la rémunération des investissements français à l’étranger compensait à peu près, en 2015, la rémunération versée à des non-résidents pour leurs investissements en France[1]. Toutefois cet équilibre est extrêmement fragile puisqu’il résulte de taux d’intérêt sur la dette française maintenus artificiellement bas par la BCE, ce qui réduit provisoirement le coût extérieur de la dette publique, détenue à 62% (1262 Md€) par des non-résidents.

Autres exemples

A l’opposé de la France, les positions extérieures nettes de l’Allemagne et du Japon sont créditrices et croissantes.

  • Allemagne : PEN de 2500 Md€ soit 50% du PIB
  • Japon : PEN de 3500 Md$ soit environ 65% du PIB

Ceci explique le paradoxe japonais : comment le pouvoir d’achat des habitants a-t-il bien pu progresser régulièrement au cours des 20 dernières années alors que le PIB par habitant a stagné pendant la même période ?

La clé réside dans les revenus provenant d’une position extérieure très élevée, financée par les forts excédents commerciaux générés entre les années 1980 et 2010, et ce, malgré un déficit récurrent des finances publiques et une dette publique très élevée (250% du PIB actuellement).

Conclusions

L’excédent ou à tout le moins l’équilibre de la balance commerciale constitue un objectif pertinent de politique économique puisqu’il contribue à :

  • la croissance économique, en favorisant la production intérieure au détriment de la production extérieure ;
  • l’amélioration du niveau de vie de la population à moyen terme à travers l’accumulation de créances nettes des résidents sur le reste du monde ;
  • l’indépendance industrielle et financière, en donnant à l’Etat les moyens de protéger les secteurs stratégiques de son industrie nationale et en le préservant des exigences des prêteurs étrangers.

L’amélioration de la compétitivité des entreprises françaises soumises à la concurrence internationale constitue bien, par ses conséquences à la fois immédiates et à long terme, un enjeu primordial en termes de richesse et de souveraineté nationales dans un monde où les biens et les capitaux circulent librement.

La dégradation de notre balance commerciale et de notre position extérieure nette depuis le début du siècle sont préoccupantes et sources d’appauvrissement général du pays à long terme.

Contrairement à une idée répandue, la responsabilité n’est pas à en chercher au-delà de nos frontières. Le redressement de cette situation passe par le soutien à l’innovation – via la formation et la recherche – et par l’allègement de la fiscalité sur nos entreprises.

 

[1] le stock d’investissements de résidents français à l’étranger, en progression de 33 Md€ en 2015 – essentiellement grâce à la dévalorisation de l’Euro – a rapporté à la France une rémunération de 154 Md€ (intérêts et dividendes).

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s