L’Europe : une grande puissance désarmée

L-Europe-une-grande-puissance-desarmée

par le général(2s) Maurice de Langlois : L’Europe – une grande puissance désarmée. Préface du Général d’armée Henri Bentégeat, éd. Economica, Coll. Armes Armées. Paris 2016

« L’Europe est une aventure collective, celle d’une civilisation dont les différents peuples qui la composent partagent le même héritage. (…) La vocation de l’Europe, c’est de devenir une grande puissance à part entière, respectée et écoutée sur l’échiquier mondial » (Avant-propos).

Dans ce livre, qui commence par une uchronie (Et si l’Europe était née en 1884 ?), il s’agit avant tout du projet de défense commune qui a été au cœur du débat dès le début de la construction européenne.

On distingue trois grandes parties dans la réflexion :

– la définition de l’Europe comme communauté : l’histoire, le projet européen, les différences nationales dont il faut tenir compte ;

– l’analyse des grandes étapes de la construction du projet de défense européenne,

-une liste de propositions pour avancer dans la construction d’une défense commune.

Qu’est-ce que l’Europe ?

La plupart des ouvrages traitant le sujet commencent par une tentative de définition de l’Europe. Dans « l’Europe, corps et âme », Maurice de Langlois souligne la difficulté à déterminer les frontières de l’Europe, notamment à l’est où il n’y a pas de limites naturelles. Elles sont contestées depuis la Grèce antique (pp. 14-18). Dans ce contexte, deux thèmes majeurs sont évoqués : les relations avec la Russie et avec la Turquie. En revanche, l’âme, c’est-à-dire l’identité européenne, semble être la seule référence pour définir l’Europe.

L’Europe et la puissance

Dans quelle mesure la notion de puissance fait partie de la conscience européenne et de son projet ? Les traumatismes de deux guerres mondiales font que le terme de « puissance » a toujours été employé avec précaution et prudence dans les milieux bruxellois. L’expression de la puissance inclue ici les notions de pouvoir et d’influence.  C’est ce qu’a évoqué en 2008, le Commissaire européen à l’élargissement, Olli Rehn :

« Diffuser plus efficacement ses valeurs et ses intérêts dans son voisinage immédiat pour éteindre une aire de paix et de prospérité, de liberté et de démocratie ».(p 23)

Ce rapport à la puissance constitue une clé importante dans la compréhension de la construction européenne. Il continue à générer des réactions différentes.

  • L’Allemagne reste profondément attachée au multilatéralisme et tient à sa culture de retenue. Toutefois, on a observé des premiers signes d’ouverture depuis 2015 quand le ministre de la défense, Ursula von der Leyen, a lancé les travaux du premier Livre blanc de la défense (pp. 25-29).
  • Le Royaume-Uni, qui se considère toujours comme « une grande puissance », tient à combiner pouvoir et influence dans ses actions. Le pays affirme sa volonté de jouer un rôle majeur sur la scène internationale. Il faut noter, que le Royaume Uni réaffirme sa volonté de rester un partenaire privilégié des Etats-Unis et de privilégier des relations bilatérales avec la France. Néanmoins, la réduction du budget de défense laisse planer certains doutes (pp. 29-32).
  • La France a toujours prôné une position volontariste dans la construction de la défense européenne ; elle réclame une évolution plus rapide de ses capacités pour s’adapter à l’apparition des nouvelles menaces (pp. 32-44).

La sécurité de l’Europe

Ce chapitre analyse les grandes étapes de la construction de l’Europe de la défense. Il permet à un non-initié de comprendre les difficultés et les échecs rencontrés depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

La construction chaotique de l’Europe de la défense

La deuxième guerre mondiale a été l’incubateur des premières initiatives européennes : il fallait éviter tout ce qui pouvait générer un nouveau conflit armé en Europe, et notamment « éviter tout velléité d’hégémonie chez les Etats qui devaient la composer » (p 46).

Deux périodes importantes composent la construction de l’Europe de la défense.

1ère période : 1948-1954 : la défense collective en place

17 mars 1948 : cinq Etats (Belgique, France, Luxembourg, Royaume-Uni, Pays-Bas) signent un traité de défense collective, le traité de Bruxelles. Puis, face à la menace soviétique, ce traité a été élargi à d’autres pays européens et l’Amérique du Nord. Le 4 avril 1949 est signé le traité de Washington.

Le 24 octobre 1950, la France propose la création d’une armée européenne. Le 27 mai 1952 est signé le traité de la CED (Communauté européenne de la défense) ajoutant l’Allemagne aux cinq Etats du traité de Bruxelles, un symbole de réconciliation entre les Européens. Cependant, l’Assemblé nationale française ne ratifiera pas ce traité :

« De cet échec de la CED naît l’Union de l’Europe occidentale (UEO), qui restera pendant de très nombreuses années la seule organisation exclusivement européenne compétente en matière de  défense, mais sans aucune capacité opérationnelle et une très faible visibilité. » (p 47)

Pendant que l’Europe continue à se construire sur le modèle économique, elle vivra au niveau de la défense une quasi-parenthèse de près de 40 ans.

2ème période : 1992-2010 : le lancement de l’Europe de la défense

Le traité de Maastricht, signé le 7 février 1992, institue une politique étrangère et de sécurité commune (PESC) dont le sujet de la défense commune est clairement posé.

Le 4 décembre 1998, le sommet franco-britannique de Saint-Malo marque un tournant : « l’Union doit avoir une capacité autonome d’action, appuyée sur des forces militaires crédibles, avec des moyens de les utiliser et en étant prête à le faire afin de répondre aux crises internationales. » (p 48)

Puis en juin 1999, le sommet de Cologne consacre la création de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD).

Un objectif capacitaire est défini en 2003, mettant en place un instrument permettant de déployer en soixante jours une force autonome de réaction rapide.

Puis en décembre 1999, au sommet d’Helsinki, sont créées de nouvelles structures politiques et militaires à Bruxelles sous l’égide d’un Secrétaire général du Conseil, avec notamment deux comités, l’un composé d’ambassadeurs et l’autre de représentants militaires des Etats membres de l’Union. La PESD devient la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC).

Par ailleurs, en 2002 ont été finalisés des accords UE- OTAN (accords de « Berlin plus ») autorisant l’Union à avoir recours aux moyens de commandement de l’Alliance atlantique.

Les premières opérations européennes ont été lancées en 2003 : pas moins de 25 opérations militaires et civiles auront été lancées dans les cinq premières années (pp. 49-54).

Décembre 2007 : Traité de Lisbonne

Le but principal de ce traité était de réformer les institutions européennes et de simplifier le processus décisionnaire. En matière de défense et sécurité, le principe de l’approche intergouvernementale demeure.

Néanmoins, sept principales initiatives sont mises en place (pp.55-64) :

  • création du poste de Haut représentant (HR) pour les affaires étrangères et la politique de la sécuritéqui est aussi vice-président de la Commission européenne ;
  • création du Service européen pour l’action extérieure qui est un service diplomatique à disposition du HR ;
  • extension des missions au désarmement, à la prévention des conflits, à l’assistance et à la lutte contre le terrorisme ;
  • mise en place de la décision à la majorité qualifiée ;
  • lancement de la coopération structurée permanente ;
  • institution de la clause de solidarité et de la clause d’assistance mutuelle ;
  • officialisation du rôle de l’Agence européenne de défense créée en 2005.

L’article 44 du Traité de Lisbonne : un complément opérationnel de la PSDC

Le besoin de fournir des outils permettant plus de flexibilité dans la gestion intergouvernementale de la PSDC. Un article du traité apporte un complément de mode d’action en cas d’urgence : « le Conseil européen peut agir rapidement en s’appuyant sur les propositions d’Etats volontaires pour fournir des moyens de commandement et des forces » (pp 61-62). Ce dispositif n’a pas encore été mis en pratique.    

Son principe de réactivité l’associe tout naturellement aux groupements tactiques (GTUE) dont le principe d’emploi est l’action dans l’urgence. Il pourrait permettre le déclenchement d’une opération fondée sur l’engagement des GTUE ou sur une coopération opérationnelle préexistante entre plusieurs Etats.

En somme, il s’agit d’un instrument souple et réactif dont l’Europe dispose et qui offre une base solide pour l’efficacité de la PSDC.

Vers un livre blanc européen

En 2015, le Conseil européen a mandaté la Haute représentante pour élaborer « une stratégie globale de l’UE concernant les questions de politique étrangère et de sécurité » (Conclusions de Conseil européen, EUCO 22/15 du 26 juin 2015).

Pour l’élaborer il a été nécessaire de prendre en compte les spécificités de chacune des stratégies nationales des Etats membres. Or, ce qui complique la tâche, c’est que « chaque pays définit sa propre stratégie après une analyse de son environnement sécuritaire et une évaluation des risques et des menaces qui en émane » (p 75). De plus la stratégie globale doit respecter les principes de souveraineté et de subsidiarité des Etats membres.

L’analyse comparative des risques et des menaces est présentée dans les pages 78 à 87.

Les intérêts nationaux constituent un thème délicat : « si certains pays considèrent que leurs intérêts nationaux se limitent à leurs frontières, d’autres en ont une vision plus élargie ». (p 79)

Le lien transatlantique, s’il est reconnu comme indispensable, tient une place plus ou moins importante chez les Etats membres, selon qu’ils soient membres ou non de l’Alliance atlantique.

Enfin les zones d’intérêts des Etats se différencient également, ainsi que l’échelle de l’appréciation des risques et des menaces.

En revanche, l’ensemble des Etats membres s’accorde sur l’importance d’une stratégie commune de sécurité et du besoin de développer l’autonomie stratégique de l’Europe.  C’est une œuvre collective qui doit être concrétisée par un Livre blanc européen.

Dans les trois derniers chapitres, l’auteur traite trois thèmes particuliers.

  • L’approche globale.
  • Les réalisations de la Politique de sécurité et de défense commune.
  • L’investissement de la France.

Ces thèmes permettent de revisiter les mécanismes existants au sein de l’Union européenne et de leur mise en œuvre au travers des opérations, montrant le rôle moteur occupé par la France.

Une question majeure reste en suspens. Ce sont les relations entre l’OTAN et la PSDC. De nombreuses structures de concertation existent et ont permis de progresser. Mais il subsiste une ambiguïté sur les vocations des deux organisations.

Dans sa conclusion, Maurice de Langlois souligne que « l’acquisition d’une capacité de défense autonome, facteur essentiel de crédibilité, voire de survie, est devenue un enjeu majeur pour les Européens ». Et « si L’Europe a perdu l’enthousiasme de ses pères fondateurs, elle doit retrouver son dynamisme autour des valeurs communes redécouvertes, corps et âme ».

 

Note réalisée par Nathalie de Kaniv dans le cadre du séminaire « Passé et avenir de la civilisation européenne » du Collège des Bernardins, dirigé par Antoine Arjakowski et Jean-Baptiste Arnaud.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.