Groupe de Travail sur l’Arctique

A la recherche d’une stratégie rénovée pour l’Union européenne en Arctique

Par Aurélien Seguin
Jean-Marc Renucci (GCA, 2S)

Le réchauffement climatique laisse entrevoir des évolutions sensibles, notamment dans les domaines énergétiques et économiques, et ce à plus forte raison en Arctique. Délimité selon les contours du cercle éponyme, ce dernier occupe une position singulière. Certaines hypothèses envisagent en effet une fonte complète de la banquise estivale d’ici à 2020[1], provoquant par là même l’apparition pérenne d’un nouvel espace maritime promesse de révolution pour le commerce mondial et d’une nouvelle ère pour l’exploitation des ressources naturelles.

Fort de ses 14 millions de km² d’océan, du cinquième des ressources minérales de la planète, doté d’un potentiel estimé à 90 milliards de barils et de ressources halieutiques prometteuses, ce nouveau carrefour stratégique d’une planète qui se réchauffe n’a pas manqué de générer intérêt et spéculations depuis plusieurs années. Ces hypothétiques ressources sont d’autant plus convoitées que déjà aujourd’hui nos sociétés consomment en 8 mois ce que la planète est capable de produire en un an[2] ; les gisements espérés représenteraient alors de nouveaux relais de croissance. Néanmoins, les ressources identifiées demeurent difficilement exploitables, techniquement et économiquement parlant. En raison de leur qualité inégale (22% sont liquides et 78% sont solides) et des conditions météorologiques, les coûts d’exploitation des gisements de gaz sont aujourd’hui élevés, de 1.5 à 2 fois le coût de financement de projets similaires au Texas. Cependant, l’apparition de ce nouvel espace maritime ouvrirait également la voie à une autre exploitation commerciale, celle des routes maritimes, à l’image de la Route du Nord Est (RNE), également dénommée « sevmorput », et déjà partiellement exploitée.

Pour autant, il est intéressant de noter qu’il n’y a pas de comparaison possible entre un Antarctique continental préservé, entouré d’océans, et un Arctique océanique, entouré de continents, le vouant à l’exploitation. En effet, à la différence de l’Antarctique, l’Arctique n’est protégé par aucun traité international dédié puisque la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982[3] règlemente aujourd’hui tous les espaces maritimes de la planète, et donc à l’océan arctique. De plus, d’autres règles de droit international sont venues compléter cette convention, notamment en matière environnementale, dotant en définitive l’Arctique d’une gouvernance bien établie dont l’entité la plus caractéristique est le Conseil Arctique.

Il s’agit d’une organisation intergouvernementale de coopération composée des huit « Etats arctiques », à savoir le Canada, les Etats-Unis, la Russie, la Norvège, l’Islande et pour ce qui nous concerne, trois membres de l’Union Européenne que sont le Danemark, la Suède et la Finlande. L’Union européenne a donc un intérêt naturel et alors légitime à s’intéresser et à participer à la gouvernance de l’Arctique. C’est la raison pour laquelle elle brigue le poste d’observateur permanent au Conseil Arctique, un statut qui lui a été une nouvelle fois refusé en 2013. C’est regrettable car, plus que le rôle octroyé par ce statut, celui-ci lui permettrait à l’Union d’affirmer dans cette région son rôle d’acteur diplomatique global et lui reconnaitrait également une légitimité d’interagir dans ces problématiques.

La gouvernance établie a également permis d’endiguer les risques conflictuels dans la région par le dialogue. Les zones économiques exclusives, les plateaux continentaux et les frontières terrestres ne font plus aujourd’hui l’objet de différents internationaux dont l’évolution serait susceptible de venir troubler la quiétude d’une zone en définitive largement pacifiée.

Cependant, le renforcement de la présence militaire russe et canadienne pourrait, selon certains observateurs, mettre en péril cet équilibre pacifique. A ce sujet, la question d’une militarisation de l’arctique est souvent évoquée. Celle-ci n’est cependant pas souhaitée par le Secrétaire général de l’OTAN qui a déclaré ne pas y être favorable[4]. On peut légitimement se demander quel intérêt il y aurait à user de la force alors que le droit a produit ses effets structurants et qu’aucun territoire n’est aujourd’hui disputé.

Il faut néanmoins reconnaître à la Russie sa volonté bien marquée de jouer un rôle actif dans la dynamisation et l’exploitation de la région, au point d’être prête à dépenser 35 milliards de dollars dans la construction d’infrastructures. Ce volontarisme trouve ses racines dans l’histoire, puisque dès 1932 la Russie a administré la RNE et s’est efforcée de la rendre navigable. Son exploitation a perduré durant la guerre froide mais elle connait un regain depuis 2008 avec l’ouverture de la route au transit maritime international. La commande récente de six nouveaux brise-glace lourds, livrables d’ici 2020, et la diminution du prix de location de ces bâtiments, désormais fixée à 5 dollars des Etats-Unis d’Amérique (USD) la tonne contre 30 USD la tonne en 1996, illustrent les ambitions nourries par la Russie. Développer le trafic maritime de la RNE c’est à la fois développer des territoires aujourd’hui enclavés mais également contrôler le trafic transitant par ses eaux. Paradoxalement, cela démontre que les enjeux de l’Arctique ne sont peut-être pas là où on les attend, rappelant à cette occasion, qu’une politique de rayonnement peut revêtir bien des aspects.

Acteur légitime de la région, l’Union européenne, en tant qu’entité politique, a tout intérêt à se préoccuper de l’évolution de sa façade nord afin de développer des technologies d’avenir et préserver son environnement. Les différents textes[5] publiés par l’Union témoignent de cet attrait et de cette volonté de se saisir de la question Arctique. Il reste cependant à élaborer une véritable stratégie, cohérente et globale pour mieux discuter avec les autres acteurs de la zone et ceux y portant une attention croissante, telle la Chine.

L’Union européenne a objectivement un rôle à jouer dans l’Arctique, sur des problématiques et des enjeux moins apparents que ceux habituellement présentés aux lecteurs attentifs mais qui nécessitent tout autant un positionnement stratégique accompagné d’une diplomatique proactive. Il s’agirait alors de faire de l’Arctique un espace maritime prospère dans un environnement préservé, cela sous l’impulsion d’une gouvernance multipolaire rationnalisée.

Ce sont ces pistes que le Groupe de travail EuroDéfense-France s’attache à dégager et à promouvoir, afin que l’Union européenne joue pleinement sa partition dans le concert des Nations de cette ultime frontière septentrionale.


[1] Projections d’ArcticNet, Université de Laval, Canada.

[2] Estimation du Global Footprint Network – 2012.

[3] Entrée en vigueur le 16 novembre 1994.

[4] Déclaration faite le 27 mars 2013 à l’occasion d’une visioconférence entre Bruxelles et Moscou. L’information a été reprise par l’agence russe Ria Novosti.

[5] Communication de la Commission (COM(2008)0763) ; Conclusions du Conseil de 2008 et 2009; Résolution du Parlement européen de 2008 etc.

Responsables du Groupe:
Aurélien Seguin
Général(2S) Jean-Marc Renucci

Contact:
contact@eurodefense.fr

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